«Les universités dans les réseaux internationaux à l’époque de l’entre-deux-guerres, des lieux de savoir et d’échanges entre intellectuels», Panayotis Papaevangelou (Lettres, Unil), à Geopolis (Unil) 2208, vendredi 24 mai à 11h; répondant: Alexandre Camus (SSP, Unil)

Melissa Terras in Lausanne, 25 June 2013, 16h15 (Unil, Anthropole)

The LADHUL (Unil) and the DHLab (EPFL) co-organize a lecture given by Melissa Terras:

“The importance of others: using Digital Humanities to involve a wide audience in cultural heritage”

Tuesday 25 June, 16:15, Anthropole (Unil); with a response by Ray Siemens (Victoria, Canada)

How can digital technologies be used to encourage public engagement with culture, heritage, and Digital Humanities itself? In this talk, Melissa Terras will present three different research projects currently being undertaken at UCL Centre for Digital Humanities, including:Capture d’écran 2013-03-25 à 19.13.54
- Transcribe Bentham, where volunteer crowd-sourced labour is being used to transcribe the manuscripts of the philosopher and social reformer Jeremy Bentham
- Qrator, where virtual and physical visitors to museum spaces are asked to engage with complex issues surrounding the collection
- Textal, an iPhone app currently in development which should make Text Analysis available easily via mobile computing.
In doing so, different aspects of public engagement are highlighted, stressing how Digital Humanities has the ability to reach out to a wide audience in many and varied ways, showing the the positive results this generates for both the research team, and the institution.

Dr Melissa Terras is Co-Director of UCL Centre for Digital Humanities and Reader in Electronic Communication in UCL’s Department of Information Studies. With a background in Classical Art History, English Literature, and Computing Science, her doctorate (Engineering, University of Oxford) examined how to use advanced information engineering technologies to
interpret and read Roman texts. Publications include “Image to Interpretation: Intelligent Systems to Aid Historians in the Reading of the Vindolanda Texts” (2006, Oxford University Press), “Digital Images for the Information Professional” (2008, Ashgate), and “Digital Humanities in Practice” (2012, Facet). She is the General Editor of Digital Humanities Quarterly journal, the secretary of the Association of Literary and Linguistic Computing, and on the board of the Alliance of Digital Humanities Organisations. Her research focuses on the use of computational techniques to enable research in the arts and humanities that would otherwise be impossible. You can generally find her on twitter @melissaterras.

Prochaines dates de l’atelier DH pour doctorants Unil-EPFL 24 mai-21 juin

A 11h, au Géopolis (Unil), salle 2208, les vendredis.

24 mai : Panayotis Papaevangelou (Lettres, Unil): «Les universités dans les réseaux internationaux à l’époque de l’entre-deux-guerres, des lieux de savoir et d’échanges entre intellectuels»; répondant: Alexandre Camus (SSP, Unil)

31 mai: Dies Academicus – séance déplacée au 21 juin à 9h30

7 juin: tutorial sur GEPHI (Yannick Rochat, DHLab EPFL et Martin Grandjean, Lettres Unil)

14 juin: Maïeul Rouquette (FTSR, Unil): «Editions critiques entre supports numériques et papiers : interaction entre XML-TEI et LaTeX»

21 juin à 9h30: Anna Jobin (SSP, Unil);

21 juin à 11h: Charlotte Touati (Lettres, Neuchâtel): “La faillite de l’édition critique? La solution des corpus en réseau à travers l’exemple des écrits apocryphes”

Si vous souhaitez être informés de ces activités, adressez-vous à claire.clivaz@unil.ch

«Une recherche sur l’histoire des transformations technologiques: questions et problèmes», Enrico Natale (Lettres, Unil), 22 mars 2013

Compte-rendu par Richard Marion (doctorant, SSP)

  • Enrico Natale nous propose une première présentation de son travail sur l’histoire des TIC en Suisse. Les humanités digitales y apporteront une réflexion épistémologique sur les nouvelles technologies.images
  • Un des intérêts de la recherche proposée par Enrico Natale réside dans le fait qu’il avance deux dimensions à l’étude des TIC : d’une part, comme outil transformant nos propres pratiques, d’autre part comme objet d’étude. Ce dernier point interpellant pleinement la question de la réflexivité.
  • Première dimension. Travaillant sur des technologies en train de s’inventer, Enrico Natale veut “saisir ce qui est incertain”.
    • À l’origine du projet se trouve un portail de ressources documentaires en ligne à Berne. Il s’agit maintenant d’un travail sur l’informatisation des connaissances en Suisse. La constitution et la gestion des bibliothèques numériques prennent de plus de temps et d’argent et semblent de plus en plus au centre des discours. C’est de ce point de vue que se fait jour un manque de visibilité, voire de prévisibilité : « on ne sait toujours pas où l’on va ». Pour le chercheur, il manque d’une profondeur critique.
    • Un des premiers problèmes pour le chercheur est celui des mots (information, savoir, bibliothèque, patrimoine culturel, technologie…) : le vocabulaire varie en effet très rapidement et se trouve déjà saturé de contenu contradictoire. Il est par ailleurs soumis à de très nombreuses instrumentalisations ; la recherche en matière de TIC est face à une multiplicité des litéracies contemporaines (multiplicité des pratiques et des modes d’élaboration).
  • Deuxième dimension. Utiliser les nouvelles technologies pour étudier les nouveautés apportées par ces outils (mise en abyme).
  • 15 ans avant et après l’arrivée d’internet.
  • Organisation concrète du projet de recherche, sous réserve de soutien financier par le Fonds national suisse :
    • 3 thèses de doctorat, dont celle en cours d’Enrico Natale,
    • objectif de créer un corpus de sources,
    • présentation des résultats sous forme de corpus numérique.
  • 4 portes d’entrée :
    • base de données : les programmes d’ordinateur ont une histoire comme industrie de services. Il s’agit d’un système de structuration du savoir qui produit des effets épistémiques (cf. le pharmakon chez Platon : une écriture à la fois poison et remède ; pharmakon cité par Stigler dans le champ des humanotés digitales). Aussi, chez Derrida, présence de la pharamacie de Palton.
      • S’ensuit un échange entre DHers venues de l’ingénierie et des humanités :  perdrions-nous vite la mémoire en humanités digitales ? D’où cette proposition de toujours revenir à la source, en respectant l’indépendance des pensées à travers la plongée dans leur expression originale et « pour elle même » et non seulement sa mobilisation contemporaine.
      • Dans la suite de cette tension épistémologique, revient la question de la langue : s’agit-il seulement une question d’interface ?
    • Revenant aux TIC comme objet t’étude, Enrico Natale nous présente les changements de pratiques du travail de bureau dans la saisie de données afférents à ces nouvelles technologies ou à leurs utilisations renouvelées. L’informatisation des bibliothèques invite à se poser la question des transformations de l’institution bibliothécaire en cours et de leurs relations avec celles des TIC.
      • La numérisation du patrimoine culturel pose en effet de nombreuses questions : quels sont les choix que l’on fait pour s’y prendre dans la pratique ?
        • Concrètement : quels sont les fonds numérisés ? Pourquoi ?
        • Comment la définition d’un patrimoine culturel se transforme-t-elle ? Nous retrouvons ici les enjeux de définition. L’étude minutieuse des transformations à l’œuvre autour de l’implémentation des TIC constitue ainsi un prisme privilégié d’étude  des catégories émiques pour en affiner la compréhension qu’en ont et qu’en construisent les acteurs.
        • Enrico Natale parle du rapport sur la « mémopolitique », commandité par l’Office fédéral de la Culture en 2008 pour poser les bases d’une politique fédérale de la mémoire en ligne. Cependant, lorsqu’il s’agit de coordonner les institutions patrimoniales, se font jour de nombreuses résistances des régionalismes refusant le choix bernois de numériser et les choix de numérisations arbitrés, ce qui mènera à l’abandon de cette initiative.
    • Collaboration en réseau. Divers réseaux numériques, listes de diffusion, wiki… Fiabilité dans la collaboration au réseau.
    • Accès ubiquitaire à l’information ou au savoir. Pourquoi : gain de productivité et de temps. Accès à l’information scientifique. Enjeu du stockage des données.
  • S’agissant du lancement d’une recherche, l’intérêt se portera sur les problèmes de recherche qui en dessinent progressivement la teneur et les contours :
    • La question du statut des sources (question d’expertise privilégiée de l’historien) dans la citabilité des sources numériques et l’obsolescence des adresses URL déstabilisent fortement la notion, son utilisation et son partage comme référence commune.
    • La pertinence voire la nécessité d’une perspective comparative : comment faire une histoire des TIC en Suisse sans une histoire de l’industrie des TIC qui n’est principalement en Suisse ?
    • Cette étude très ciblée des TIC et de la numérisation des bases de données en Suisse est envisagée en lien avec des évolutions sociétales de fond.
      • une société post industrielle, mue par le savoir ?
      • quelle professionnalisation du travail de la documentation ?
      • « apparition » d’une industrie des TIC, hardware et software : deviennent-elles les moteurs de notre économie ?
        • Comment tout cela s’inscrit-il et s’articule-t-il dans une transformation générale des pratiques de communication ?
        • quelles interactions avec les problématiques et les pratiques du new public management : rationalisation des organisations institutionnelles ? Il semble que ce dernier se fonde dans la pratique beaucoup sur son utilisation des technologies en général et des TIC en particulier.
        • quelle marchandisation du savoir ? Devient-il une chose ou un flux ?
    • Enjeux de la pratique de l’histoire orale, rattachement privilégié d’Enciro Natale. En se fondant prioritairement sur des entretiens, il s’agirait donc :
      • d’interroger les élites (perçues ici comme les pionniers, les acteurs principaux de ces transformations).
      • de se mettre aussi à l’écoute des gens qui n’ont pas d’histoire : « les victimes », c’est à dire ceux qui ont « subi » l’informatisation.
        • Se pose et se débat ici la question du statut et des étiquettes attribuées aux acteurs par d’autres acteurs et/ou par le chercheur lui-même : qui dit qui est victime ? en quoi sont-ils/elles victimes ? victimes de qui/quoi ? Est-ce si sûr que ces victimes y perdent de leurs points de vue ? qu’elles subissent cela passivement sans adaptation et appropriation possible ?
        • Le rôle du manager est envisagé comme proactif vis-à-vis d’autres acteurs réduits à s’opposer, à disparaître ou à s’aligner. La discussion fait ressurgir l’importance possiblement clef du middle management.
    • Matériaux de travail DH :
      • presse numérisée
        • Compter les occurrences, clusteriser les articles qui parlent autour de certains thèmes => aide à la sélection de matériel pour le close reading.
        • débats parlementaires.
        • Enjeux de réflexivité avec des nombreux termes => gagner à observer l’évolution de ces termes.
    • Lieux de savoirs : attention aux pratiques matérielles et représentations collectives qui participent à la production, à l’élaboration et à la transmission des savoirs.
      • Vers une étude de controverse à la Latour, par exemple autour de la numérisation des bibliothèques par Google ?
      • Dans une perspective d’acteur-réseau, il n’est pas sûr qu’il y ait besoin de postuler la centralité des bibliothèques pour commencer à les étudier. La question de la centralité peut se poser et se construire à partir du réseau tel que mis en mouvement par les acteurs.
    • Humanities computing (ancêtre des DH) = utilisation de l’informatique au service de la recherche (plus que les bibliothèques pour la mise à disposition de l’information).
    • La question de la possible non différence de nature entre ces objets : d’une certaine manière, une bibliothèque est une base de données aussi.
    • Cette étude comme prisme d’approche politique de ce qu’il se passe à Berne (évolutions administratives, débats parlementaires), dans interactions et articulations entre administrations fédérales et cantonales.
    • Liste des objets de débats :
      • Utopie de la bibliothèque universelle
      • Dystopie de la fin des bibliothèques
      • Propriété intellectuelle des objets numériques. Privatisation des savoirs.
      • « Interopérabilité » des données.
      • Place de l’auteur abordée avec wikipedia.

Sara Schulthess (Lettres et FTSR, Unil), «Sites web, manuscrits grecs et arabes du Nouveau Testament», vendredi 15 mars 2013

Compte-rendu de Mélanie Fournier (post-doc, DHLab, EPFL)

Sara Schulthess, diplômée en théologie, a entamé sa thèse de doctorat sur le catalogage des manuscrits arabes du Nouveau Testament, l’édition d’un manuscrit et l’analyse du rôle des outils numériques sur son objet de recherche, à savoir les manuscrits grecs et arabes de la Bible.

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Avant de commencer sa présentation, Sara a inscrit son travail dans le 3ème axe de travail et de recherche définit quelques minutes avant par une autre doctorante, Mylène Tanferri. Celle-ci avait présenté une ébauche de typologie des digital humanities qui se définissait ainsi:

1/ Recherches technologiques sur des sources traditionnellement SHS

2/ Recherches SHS qui utilisent des outils informatiques

3/ Recherches « épistémologiques » sur la portée et les enjeux des outils

Le travail de Sara étant dense et réservé en grande partie à un public initié (les extraits des ouvrages de base tels que le Nestle-Aland en sont la preuve), celle-ci a choisi – et à juste titre – de faire ce qu’elle a appelé une présentation tout public et de ne se concentrer à cet effet que sur le rôle d’Internet dans le contexte de la critique textuelle du Nouveau Testament. Les forums ou bien encore la mise en ligne de Codex soulèvent dans le petit monde des sciences bibliques de nombreuses questions et polémiques. Malgré cela, le rythme de la présentation a été bien différent et à mon goût plus intéressant car plus enlevé, les questions et les commentaires fusant au fur et à mesure de son discours.

         Existe t-il un texte original de la Bible?

Le travail de Sara Schulthess s’inscrit dans le champ de la critique textuelle, science qui observe, compare et évalue les manuscrits avec pour but de se rapprocher du texte primitif. A travers un exemple de page de ce que les spécialistes appellent une édition éclectique (ici le Nestle-Aland), Sara Schulthess nous montre comment une construction, un système formel amène à une confusion des discours et de la compréhension. Ces ouvrages éditent un texte qui n’existe pas et qui est le résultat de l’observation de manuscrits dans lesquels on repère les fautes des scribes successifs et dans lesquels on compare la qualité et la valeur des variantes. De ces observations et de ces éditions nait une grande confusion entre le texte édité et le texte original.

Au sein de ces analyses de manuscrits, les textes arabes ont fait pendant longtemps l’objet d’un désintéressement systématique lié d’une part à l’orientalisme visant à asseoir le monopole de la connaissance par et pour les Occidentaux (Said, 1995, p. 15), et d’autre part aux fortes questions identitaires liées en particulier au “lien entre l’islam et le développement écrit de la langue arabe” (Schulthess, 2012, p. 336). Cependant, depuis quelques années déjà la tendance s’inverse et ces textes retrouvent un intérêt certain dû à leur diffusion et à leur critique “en ligne”.

La critique textuelle et les nouvelles technologies: un regain d’intérêt pour les manuscrits arabes du Nouveau Testament

Sara Schulthess nous montre combien la mise à disposition de ces textes via des sites Internet, leur catalogage accessible à tous, la mise à disposition de photographies de ces textes (parfois sans autorisation) et l’ouverture de forums dédiés à la critique textuelle (ouverts au profane comme au chercheur), remettent en question le monde de la critique textuelle biblique mais aussi la création et l’appartenance du savoir. De plus, l’émergence et l’importance que prend la critique textuelle sur Internet permettent un renouvellement de l’intérêt que les chercheurs portent à ces manuscrits. Sara Schulthess présente cela comme une renaissance.

Cette renaissance reposerait sur deux changements marquants. D’une part la numérisation des manuscrits et leur mise en ligne faciliterait l’accès au public (et pose donc le problème de la falsification des documents mis en ligne, problème qui n’a pas été abordé directement par Sara Schulthess mais lors des commentaires) et d’autre part l’activité de certains sites Internet et de certains forums ferait émerger un travail collaboratif, né de discussions riches entre spécialistes et amateurs. Afin de démontrer ses hypothèses, Sara Schulthess s’intéresse aux sites Internet musulmans dédiés à la critique textuelle biblique. En effet, même si ces sites se placent dans une tradition classique et dont le but ultime est apologétique – c’est-à-dire cherchant à montrer les incohérences de la Bible – l’utilisation des nouvelles technologies et d’Internet en particulier casse le système bien établi de la production institutionnelle de la critique textuelle en produisant de la connaissance et en mettant en contact des mondes opposés.

De cette présentation, trois axes du travail proposé ici ont retenu mon attention :

- La coexistence de discours et leur mise en contact via des forums et des sites Internet dédiés qui permettent des échanges parfois de très haut niveau entre chercheurs, et entre profanes et chercheurs (tout ceci restant malgré tout limité à la sphère du religieux). C’est dans ce cadre que Sara Schulthess reprend le concept de discours hybride issu des sciences du langage et développé par Claire Clivaz. On aurait aimé le voir apparaître plus tôt dans la démonstration par souci de clarté notamment.

- L’effort de compréhension de la fonction ces discours qui remettent en question à la fois les grilles de lectures « occidentales » du monde arabo-musulman et la production de critique textuelle par

- L’analyse de la stratégie de ces discours qui relèvent à la fois du prosélytisme, de l’échange et de la construction intellectuelle, de la reprise en main d’un héritage et d’une histoire jusqu’ici volontairement laissée de côté, d’une possible utilisation subversive (un des sites mentionné et étudié par Sara Schulthess se situe dans la mouvance salafiste) et d’une exacerbation identitaire.

 

Pour aller plus loin :

http://www.islamic-awareness.org/

http://sheekh-3arb.org/

http://codexsinaiticus.org/en/

12-13 avril 2013 Séminaire UNIL / Université de Münster http://www.unil.ch/Jahia/site/irsb/cache/off/pid/27029?showActu=1362466458805.xml&actunilParam=events

Kashouh H, The Arabic Versions of the Gospels. The Manuscripts and their Families, Berlin, de Gruyter, 2011.

Clivaz C, Homer and the New Testament as “Multitexts“ in the Digital Era?, Scholarly and Research Communication, 2012, vol. 3, n°3, 15 p.

URL: http://src-online.ca/index.php/src/article/view/97

Les références citées dans le texte :

Said E.W., L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident [1978] Paris, Seuil, 2005.

Schulthess S., Les manuscrits du Nouveau Testament, le monde arabe et le digital. L’émergence d’un discours hybride, in Clivaz, Meizoz, Vallotton, Verheyden, Bertho, Lire Demain. Des manuscrits antiques à l’ère digitale / Reading Tomorrow. From Ancient Manuscripts to the Digital Era, Lausanne, PPUR, 2012, pp. 333–344 (ebook).

Mylène Tanferri (SSP, Unil): «Technologie(s) de l’archive – Approche ethnographique de la description archivistique en environnements numériques», Vendredi 15 mars 2013

Compte-rendu par Enrico Natale (doctorant en Lettres, Unil)

Mylène Tanferri est titulaire d’un Master en sciences historiques de la culture de l’université de Lausanne. Elle entame cette année une thèse en sociologie des sciences à l’UNIL, sous la direction du prof. Dominique Vinck. Son projet de thèse, réalisé en cotutelle avec l’université de Salvador de Bahia, s’intéresse aux transformations amenées par les technologies numériques dans les institutions d’archives.

Cette recherche s’inscrit dans le domaine des Humanités Digitales, un domaine au sein duquel Mylène Tanferri distingue trois types d’approches. Premièrement, les recherches technologiques menées sur des corpus de sources traditionnels des sciences humaines, comme par exemple les travaux de Yannick Rochat ou ceux de Mélanie Fournier. Deuxièmement, les recherches en sciences humaines qui mobilisent certains outils numériques, comme les recherches de M. Grandjean et P. Papaevangelou. Et enfin, les recherches de types épistémologiques, qui s’interrogent sur la genèse et les effets des nouveaux dispositifs techniques dans les sociétés. La recherche de Mylène Tanferri s’inscrit explicitement dans cette dernière catégorie.

On assiste, depuis quelques années, au sein des disciplines des sciences humaines, à une prise de conscience relative aux transformations amenées par l’informatique dans le rapport aux sources. Cependant, très peu de recherches ont été menées jusqu’à présent sur les institutions qui sont traditionnellement au centre des processus de documentation et de mémoire des sociétés occidentales, c’est à dire les archives.

Les méthodes d’archivage informatisées permettent désormais de classer les documents dans des bases de données, d’utiliser des moteurs de recherche pour rechercher des informations, de partager des informations standardisées entre plusieurs institutions et de donner accès à des copies numérisées de documents d’archive sur le world wide web.

Quelle influence ont les technologies numériques sur les processus de sélection, de classement et d’indexation des documents dans les archives ? Comment les archives s’adaptent-elle aux caractéristiques des données numériques, notamment celle de l’obsolescence rapide des formats ? Et quelles conséquences ont ces transformations sur les archives qui seront disponibles demain pour les chercheurs ?

Les études structuralistes sur les archives ont montré que les normes de description et les catégories de classement utilisées dans les archives ne sont jamais neutres. Aussi prosaïque que soit leur fonction classificatoire, elles portent en elles des discours et reflètent des façons de penser, des idéologies, qui ont ensuite, par des effets d’échelle, une influence décisive sur le développement des sociétés.

Lors de la nécessaire recodification des normes et des catégories de classement que demande le passage à l’informatique, comment ces aspects structurels sont-ils pris en compte ? Quels sont les enjeux autours de l’interopérabilité des inventaires d’archives sur internet, en relation avec les politiques patrimoniales et les identités nationales ? Est-ce que la standardisation internationale des normes archivistiques – qui a suivi de près la généralisation de la bureautique -  peut-elle être interprétée, dans une perspective postcoloniale, comme un agent de domination culturelle imposé par les pays les plus développés ? Comment se fait l’adoption – ou l’adaptation – des normes internationales dans les divers contextes nationaux ?

Pour répondre à ces questions, Mylène Tanferri entend mobiliser deux méthodes de recherche.

La première, celle de “l’ethnographie multi-située”, combine les méthodes de l’ethnologie des sociétés contemporaines avec une approche comparatiste. M. Tanferri entend s’insérer professionnellement dans des institutions d’archives en faisant des stages – l’un dans des archives en Suisse romande, l’autre à Salavator de Bahia au Brésil – et collecter des informations au sein de ces institutions en utilisant la méthode de l’observation participante. Observation des pratiques, suivi du point de vue des acteurs et analyse ethnosociologique du processus d’archivage sont prévus.

L’autre approche consiste à faire une analyse qualitative des programmes informatiques de classement et de description d’archives, en se basant sur le suivi d’un corpus déterminé à travers son processus d’archivage. Cet examen permettra de comparer les caractéristiques d’un fond archivé à la main avec celles d’un fond archivé avec les moyens numériques. Seront évaluées les différences qualitatives des normes de descriptions, et les évolutions que celles-ci ont connues dans la durée. D’une façon plus générale, l’histoire des institutions d’archives et la professionnalisation du métier d’archiviste seront également pris en compte dans ce chapitre.

Lors de la discussion sont abordées les difficultés que posent les archives audiovisuelles, privilégiées par la chercheuse pour son étude de corpus. En effet les archives audiovisuelles sont minoritaires au sein des archives, et ne sont par conséquent que peu représentatives du travail archivistique dans son ensemble. En outre, ce type de sources posent certains problèmes liés à l’histoire de l’art et au statut de l’œuvre d’art qui viendraient complexifier davantage la recherche.

Une autre problématique discutée est celle du principe de provenance, selon lequel les documents dans les archives sont toujours classés hiérarchiquement selon leur institution de provenance et en suivant le classement opéré à l’origine par leur créateur – sans remaniements chronologiques ou thématiques. Le bien-fondé de ce régime d’organisation est aujourd’hui d’une certaine façon remis en cause d’une part par la technique de l’hyperlien, qui permet de mettre en relation deux éléments séparés par le cadre de classement, et d’autre part par le moteur de recherche, qui, en recherchant de façon horizontale dans l’ensemble des informations disponibles, annule les échelles hiérarchique qui structurent l’organisation des archives.

Les outils numériques sont-ils en train de transformer radicalement les normes de description et les principes de classement des archives, développés dans un environnement pré-numérique ? Est-ce qu’à leur tour les institutions d’archives réussiront-elles à continuer d’assumer leurs fonctions traditionnelles dans des sociétés qui n’ont jamais produit autant d’information qu’aujourd’hui ? Voici deux questions que la recherche de Mylène Tanferri devrait contribuer à éclaircir.

«Les réseaux d’intellectuels dans l’entre-deux guerres», Martin Grandjean (Lettres, Unil), vendredi 8 mars 2013

Compte-rendu par Yannick Rochat (DHLab, EPFL)

Martin Grandjean, historien, a récemment obtenu un financement du Fonds National Suisse pour ce travail de thèse, dont il nous a présenté quelques pistes de réflexion et des premiers visuels, sur une thématique qui prolonge et étend son travail de Master portant sur les Cours universitaire de Davos (CUD). Sa thèse est co-dirigée par les Professeurs François Vallotton (UNIL) et Bertrand Müller (UNIGE).

Dans ce compte-rendu, nous décrivons le contenu de la présentation, qui commençait par une introduction au contexte des archives et du monde scientifique européen dans la période d’entre-deux-guerres, pour poursuivre sur les questions de recherche et l’utilisation de l’analyse de réseaux. Nous évoquons finalement quelques-unes des interventions qui conclurent la matinée.

Martin a exprimé sa version des faits ici.

Contexte

Le travail de Martin consiste aujourd’hui, dans les premiers mois du projet, à passer en revue le fonds d’archives de la Commission internationale de coopération intellectuelle (CICI) de la Société des Nations (SDN) avec son collègue doctorant Panayotis Papaevangelou. Il s’agit d’en construire une première description, car le fonds est vaste et des choix doivent être faits quand aux documents méritant plus avant leur attention. Sur ce point, une approche systématique doit être définie, qui va dépendre de la définition des questions de recherche. Elle devra assurer qu’une même importance soit donnée à des documents répondant à des critères équivalents. Au vu de ces éléments, Martin rappelle que le travail qui nous est présenté n’est qu’un témoignage de l’état de ses réflexions à ce jour.

La démarche s’inscrit dans le cadre des humanités digitales, en cela qu’elle allie à la composante historique l’usage d’outils computationnels, notamment pour l’analyse de réseaux. Les différentes étapes d défrichage d’archives sont documentées : en plus de décrire une partie du fonds du CICI, le contexte de travail (qui, jour, lieu, etc.) est relevé. Cet aspect du travail du chercheur a déjà été évoqué auparavant dans notre séminaire, notamment dans la présentation de Marc-Antoine Nüssli sur les ontologies.

Davos et la Société des Nations

Les CUD sont organisés à quatre reprises, de 1928 à 1931. La crise économique, puis l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, y mettent un terme. Des représentants de plusieurs pays d’Europe, dont la France et l’Allemagne, y participent. On y retrouve des scientifiques présentant l’état de leur recherche, mais aussi des politiques, dont le but est de rassembler et de réseauter pour permettre la reconstruction de l’Europe. Ces événements sont bien couverts par les médias, en particulier allemands et suisses, et peu traités par d’autres tels les médias français. Pour des raisons diplomatiques, les CUD ne sont pas reconnus par la Société des Nations.

De son travail sur les CUD, Martin a développé des méthodes et soulevé des questions menant à un travail de plus grande ampleur sur les archives de la SDN. L’organisation du fonds d’archives prend la forme suivante : Section > Cartons > Dossiers > Documents (parfois un seul, parfois plusieurs). Sur les dossiers apparaissent les noms des personnes dans les mains desquels ils ont passé. En plus des documents reçus par la SDN, on y trouve des copies des documents envoyés, et parfois des traductions de tous ces documents. Actuellement, l’objectif de Martin est de comprendre l’organisation de ce fonds, ainsi que d’évaluer ce qu’il contient.

Questions de recherche

Le travail de Master sur les CUD a motivé cette thèse, et l’étendue beaucoup plus importante de celles du CICI doit permettre de donner une compréhension plus globale de l’état des relations dans le monde scientifique dans la période de l’entre-deux-guerres.

Des questions apparaissent déjà à ce stade de l’étude. Par exemple,

  • Quel rôle est joué par la SDN dans le réseautage scientifique et intellectuel de l’époque ?
  • Au vu des relations politiques entre ces deux pays, qu’en est-il des relations entre scientifiques français et allemands ?
  • Observe-t-on des effets dans le monde scientifique de la mise à l’écart de l’Allemagne de la SDN ?
  • Comment reconstruit-on le dialogue et le réseautage scientifiques ?
  • Quels sont les lieux qui facilitent l’échange entre scientifiques ?
  • Quelles conséquences a l’arrivée de l’Allemagne dans la SDN en 1926 ?
  • En terme de collaboration scientifique, est-ce que la SDN n’est pas une grande usine à gaz ?
  • D’autres fonds d’archives ne contiendraient-ils pas plus d’informations sur le réseautage scientifique de l’époque ?

Dans ce contexte, l’exploitation des archives de la CICI est à saisir avec précaution, cet organisme politique n’ayant pas une vocation uniquement scientifique, mais d’être un lieu de débat et d’échanges.

Élaboration du réseau

Deux réseaux sont présentés, l’un basé sur la proximité entre chercheurs durant les CUD (assistent aux mêmes conférences, ou demeurent dans le même hôtel), l’autre montrant la hiérarchie du fonds de la CICI, depuis les pièces d’archives jusqu’aux scientifiques citées dans les différents documents. Ce second réseau est en cours d’élaboration, puisqu’une petite partie du fonds a été recensée. Son évolution dépend des questions de recherche et des conditions choisies pour consulter un dossier ou le laisser à l’écart.

À ce stade, le réseau de la CICI est un outil permettant, moyennant le choix d’un algorithme de visualisation judicieux, d’obtenir rapidement un état des lieux de l’avancement du travail de dépouillement. En effet, des dossiers non-consultés créent un amas de sommets, tandis que ceux qui le sont ouvrent sur des personnalités entre lesquels commencent à se dessiner le réseau social sous-jacent.

Le réseau intègre également le résultat du dépouillement des CUD spécifiquement, que l’on voit apparaître dans la périphérie. À ce stade d’avancement, les scientifiques y assistant sont encore peu mentionnés dans les archives de la SDN. À ce propos, Martin s’interroge sur le possible rapprochement au sein du réseau de cette composante, ou de son maintien vers l’extérieur (à évaluer avec des outils algorithmiques).

Ce réseau est encore un objet complexe, avec plusieurs types de sommets (tous les stades du fonds d’archives ainsi que les personnalités) et d’arêtes (appartenance à un fonds, mention d’un nom), qui n’autorisent pas son analyse tel quel. Dans les informations en possession, on trouve également la source et le destinataire de la correspondance. Un réseau de relations dirigées peut être construit sur la base de ces observations, avec un attribut sur les arêtes tenant compte de l’intensité du lien. En ceci, ce travail va utiliser des outils (graphes bipartis et projections pondérées) et soulever des questions de méthodes proches de ceux dont il était fait état dans l’étude des Confessions de Rousseau.

Analyse de réseau

Se pose maintenant la question de l’espace fictionnel dans lequel la recherche et l’exploration des données se situent. Que signifie ce réseau, et que peut-on inférer des diverses structures locales entourant tel chercheur ou tel dossier ? Ce réseau est-il une étape vers d’autres, tel le résultat de la projection des co-occurrences en un “réseau social” ? Dans ce cas, quelle interprétation peut-on en faire ?

De même, on attend de l’analyse de réseau de pouvoir répondre aux questions suivantes : qui se rencontre dans les conférences ? Qui se rencontre via la SDN ? Est-ce la même structure qui se retrouve dans les deux cas ?

Géolocalisation

Martin a récemment commencé à explorer une nouvelle piste, en attribuant aux différents participants aux CUD les coordonnées géographiques de leurs universités. Le visuel les positionne sur une carte, et dessine ensuite les liens apparaissant entre eux tels que décrit auparavant dans ce compte-rendu. On y voit par exemple que Francfort joue un rôle important dans le contexte des CUD. Que se passerait-il avec ce même outil sur un réseau social de la CICI ?

Interventions

Le réseau n’est pas exploitable tel quel. Il est trop complexe, et à ce stade la visualisation peut fausser la compréhension. À quelles parties faut-il le circonscrire ?
On attend des réseaux qu’ils corroborent des observations qu’on pourrait prouver via une exploration des archives. Par exemple, les personnes communément considérées comme “phares” le sont-elles vraiment ?

Ces conférences sont-elles un moyen de quitter le pays pour les chercheurs allemands ? Une fois la décision prise de fuir le pays, le réseautage effectué auparavant lors de conférence ou dans des commissions internationales est important puisque certains chercheurs se dirigent vers des laboratoires de gens qu’ils ont connu avant (cette observation se base sur l’étude de quelques parcours de vie et pas sur une analyse du réseau lui-même).

De quoi est fait le discours de promotion des échanges entre scientifiques ? Martin explique qu’il n’est pas très construit, mais vécu de manière forte par les scientifiques, avec des formulations telles que “plus jamais ça”. La SDN est plutôt diplomatique et froide. Et à cause de la situation politique, elle doit entourer son discours de paix de beaucoup de précautions.

Au-delà des mentions faites de scientifiques, que fait-on du contenu des documents ? Il contiennent beaucoup trop d’informations au vu de ce qu’on peut traiter, mais une notice reprend le contenu du document, par exemple avec des mots-clés. Il va également falloir décider si cette recherche doit pouvoir être consultable ensuite par d’autres chercheurs, et si c’est le cas, comment adapter le travail.

 

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